24h dans la peau d'une cuistote hyperbarée

Publié le par Boo

Nouvelle maison, nouveau jardin
Tout n'a qu'un temps, surtout les vacances. Et plus la parenthèse fut douce, plus la reprise est dure. A peine débarquée du Gnome, voilà que je me rembarque à nouveau sur un bateau. Mais pas tout à fait pour la même aventure : j’ai troqué les eaux turquoises de Corse contre le limon radioactif du Rhône, le petit voilier de régate contre un gros chalutier breton, l’intimité d’une cohabitation à 4 contre le joyeux bordel d’une coloc’ à 15, et la fraîcheur de la brise marine contre la touffeur d’une cuisine surchauffée. Oui, à peine débarquée de vacances, je reprends du collier dans un job passager mais néanmoins routinier : cuisinière de bord.

Ceci pour vous expliquer cela : je ne suis toujours pas très disponible sur les ondes en cette fin d’été, puisque je reste vivre à bord du bateau (qui reste amarré à quai), ne réintégrant mes pénates que le temps du week-end. Pas de connexion, évidemment, mais je m’échappe parfois en milieu de journée dans un petit bar en ville pour me caler devant un Perrier citron, mon pc et une connexion Wifi. Voilà d’où je vous raconte mes aventures nautiques.

Je vous raconte ?
Allez, je vous raconte...

Mon job, pour les 2 mois à venir, est donc de m’activer seule dans une cuisine de 3m² pour nourrir, midi et soir, une équipe d’une quinzaine de plongeurs archéologues.

Ma couchette se situe littéralement à fond de cale : je soulève une trappe dans la cuisine pour rejoindre ma petite banette (non je ne dors pas en serrant très fort ma baguette de pain préférée : une banette est une petite couchette, sur un bateau) où la hauteur sous plafond est d’environ 1m10 et le sol en pente.

Tous les matins, à 7h30, après m’être fracassée le crâne contre l’une ou l’autre des poutres du plafond, je rejoins l’équipe sur le pont pour un ptit dej’ dans la joie, la bonne humeur et les restes de miettes de pain et tâches de vin rouge du repas de la veille.

Mon amie la carpe
A 8h, je nourris les carpes semi-apprivoisées qui squattent les eaux autour de notre bateau et se gavent de notre pain dur en nous avalant un ou deux doigts au passage.

A 9h, je file au petit supermarché du coin pour charger mon caddy ras-la-gueule, poireaute un quart d’heure en caisse pendant que la caissière appelle sa responsable pour savoir « comment on fait pour éditer une facture, c’est la fille de l’association d’archéologie qui vient tous les jours, là, tu sais ? », et manque me faire lyncher par les 3 mamies excédées qui attendent derrière moi avec leurs 2 boîtes de ronron.
  
A 10h, je débarque environ 1 tonne 5 de denrées alimentaire sur le quai, quémande un coup de main pour transbahuter les packs d’eau, et tâche de faire rentrer tout ça dans le minuscule frigo du bord.

A 10h30, je commence à faire chauffer les marmites et à transformer ma cuisine en sauna. Un menu typique du midi ? Une salade pois chiches/cumin, deux quiches poireaux/comté, un plateau de roulades de jambon au fromage frais sur son lit de cresson, une terrine de champignons, des rillettes de thon, un plateau de charcuterie, un plateau de fromages, fruits, pain, et vin. Et j’ai environ 2h et demi pour faire sortir tout ça de ma cuisine.

A 13h, on mange. Enfin, les plongeurs qui ont fini leurs palanquées mangent, en premier service. Ceux qui bossent encore mangeront plus tard, et éventuellement, sauteront à la gorge des premiers parce qu’il ne reste plus de quiche ni du jambon aux herbes - oui mais il reste du saucisson au poivre - oui mais moi je voulais du jambon aux herbes y’en a marre des gros égoïstes puisque c’est comme ça je passe mon tour de vaisselle.

A 14h30, je m’évade. En ville dans un café, en ville dans une petite rue commerçante, au fond de ma bannette avec un livre, à la plage ou à la piscine. Je me visse des écouteurs mp3 dans les oreilles pour faire semblant que je suis toute seule, je pense à une île déserte et je prends une grande respiration.

A 18h, j’attaque ma seconde apnée : retour du marmiton. Je m’attèle au repas du soir, épluche mes légumes, lave mes salades, tronçonne ma viande - et parfois un bout d’index avec - et rissole mes oignons.

A 20h, un gentil plongeur qui a raté sa vocation de barman m’amène un cocktail du jour (sex on the beach ou caipifruita, selon l'humeur du bord). Je commence un tout petit peu à me détendre et retire mon tablier.

La salle à manger
A 20h30, on passe à table. Enfin on essaie. On passe à table ? Allez les gars, on passe à table non ? Gilles, ton assiette s’il te plaît. Que de la viande ? Ok, que de la viande. Attends Emile, je t’en mettrai un plus gros bout quand j’aurais fini de servir tout le monde, qu’est ce que t’en penses ? Christine, voilà ta portion végétarienne. Tout le monde est servi ? Bon ben, bon ap’...

A 23h, un petit coup de fil à mon mari abandonné. Rapido. Le temps de prendre des nouvelles de Saucisse (« tu lui manques, elle a entamé une grève de la faim » - « non c’est pas possible ?!? » - « non je plaisante, apparemment elle s’en tamponne le gras du bide, là justement elle braille après ses croquettes »), de la maison (« c’est à quelle température qu’on lave les t-shirts déjà ? 60° non ? Et tu sais pas où est rangé l’aspiro des fois ? »), de son boulot (« ... ») et de lui (« non, je sors pas... Pas envie...  Je regarde la télé avec Saucisse... Et tu leur as fait quoi à manger ce soir ? Ah, poulet à l’ananas et riz cantonnais ? Et c’était bon ? Ah... Ben moi j’ai mangé un steak haché – coquillettes... Mais t’inquiète pas pour moi hein... »).

A 23h30, je file sous la douche commune, tente de me faire une place au milieu des 10 bouteilles de shampoing et 15 gels douches qui traînent dans le bac, m’ébouillante 3 ou 4 fois grâce au mitigeur défaillant de la douche, et ressors de là rouge, fatiguée, mais enfin débarrassée des odeurs de graillon qui m’ont collés à la peau toute la journée.

A minuit, je replonge à fond de cale, et après m’être fracassée le crâne contre l’une ou l’autre des poutres du plafond, je m’écroule enfin dans ma couchette, bercée par un léger clapot et le doux ronflement de mon voisin de bannette.

Et à 7h30, après m’être fracassée le crâne contre l’une ou l’autre des poutres du plafond, je rejoins l’équipe sur le pont pour un ptit dej’ dans la joie et la bonne humeur...

Moi j’vous le dis, pour être cuisinière de bord, l’air de rien, on a intérêt à avoir la tête dure...


Vis à vis nocturne

Article publié en parallèle sur le blog de Touwity : 24h dans la peau d'une cuistote hyperbarée.

Publié dans La fois où...

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Mam'Zelle Yoko 09/09/2008 10:44

ahhh ce poisson est horriblement moche !! affreux !!

Sosso 07/09/2008 21:33

Ce n'est pas que l'on ait vriament envie de prendre ta place, mais vu de derrière notre ordi ça a l'air sympa comme expérience ;-)
Bon courage pour la suite (et gaffe aux doigts quand même hein!)

Marie 07/09/2008 10:50

bonjour boo! tu ne me connais pas mais en fait, cela fait plusieurs mois que je suis ton blog! pourquoi je poste maintenant et pourquoi je l'ai pas fait avant? j'en sais rien, c'est comme ça! lol
quoiqu'il en soit, ton boulot doit être dur quand même! tant au niveau des horaires qu'au niveau des conditions! mais bon, je suis sûre que tu relativise grave vu ton sens de l'humour! ;)
Bisouilles! ;)

Pimousse 06/09/2008 17:13

Et ebn dis donc, que de bosses. Je te trouve bien courageuse de faire la nourriture pour autant de monde dans une cuisine de 3m carré. Bon courage pour ton prochain mois.

Touwity 06/09/2008 17:01

Tu es bien courageuse de faire à manger à 20 braillards !