L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn

Publié le par Boo

Hier, j'ai commis un crime.
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres...
Depuis des semaines, un carton de livraison vide était devenu l’antre de Saucisse. A bien y regarder, on aurait pu croire qu’un fauve l’habitait. Tapissé de poils, grignoté sur les côtés, avachi sous le poids de son hôte, de sa belle prestance cubique ne restait plus qu’un souvenir d’une forme innommable. Il gisait là, amorphe et crasseux, dans un coin de la chambre.
Saucisse la tigresse y avait entassé les reliques d’un vieux coton-tige, un bouchon de liège en partie mâchonné, et quelques croquettes défraichies pour ses fringales nocturnes.

Depuis des jours, l’idée de balancer cette horreur aux ordures me chatouillait agréablement l’esprit. Mais mon ami, toujours prompt à se mettre du côté de la rouquine teigneuse, avait plaidé en sa faveur : « laisse lui son nid, en quoi il te gêne ? Elle de son côté n’aime peut-être pas le rose de notre couette, et elle ne vient pas cracher dessus pour autant... ». Argument imparable quoique légèrement malhonnête, je laissai donc en place le carton cradingue.

Et puis hier, alors que je me penche à côté de l’ignoble nid (pour le moment inoccupé) pour ramasser une paire de chaussette abandonnée par Monsieur Morale, j’aperçois… Ah non ! Une puce ! A peine ai-je eu le temps de la voir au fond du carton que déjà, elle est ailleurs. Quelque part dans ma chambre. Déjà sur ma couette, peut-être. Bientôt sur mon oreiller, sûrement.

Il y a des limites à ce qu’une fille peut tolérer dans sa chambre, que ce soit par amour pour son chat ou pour son homme. Oui, il y a des limites, et cette puce vient de les franchir en même temps que les parois de son carton.

En 5 minutes, carton, coton-tige, bouchon, vieilles croquettes et autres probables habitants indésirables se retrouvent dans la benne à ordure du coin de la rue.

« Une bonne chose de faite » me dis-je en regagnant mon chez moi enfin désinfecté.
Mais quand j’ouvre la porte, Saucisse est là, au milieu du salon. Assise sur le carrelage. Elle me regarde.
Elle sait, et elle me regarde.
Ma Saucisse, qui d’habitude ne se fait pas prier pour clamer haut et fort ses revendications, se drape maintenant dans l’éloquence de la carpe, mais l’œil perçant qui me fustige en dit plus long que tous les discours.

« Bah, elle se trouvera bien un nouveau coin » me dis-je en me dérobant au regard accusateur.

Le soir même, alors que je m’apprête à aller me coucher, et jetant machinalement un coup d’œil à l’emplacement de feu le carton infectieux, elle est encore là. Assise. Muette. Son œil orange braqué, inflexible.

J’éteins la lumière.

Ce matin, alors que je tends un bras mollasson dans le but avoué d’assommer mon réveil, je sens un poids suspect du côté de mon épaule gauche. Une touffe de poils me caresse le nez. Et c’est encore l’œil accusateur de Saucisse qui me blâme de bon matin.

Douchée, habillée et caféinée, je vais pour m’installer devant mon ordinateur et cueillir les infos du jour, mais ma chaise est déjà squattée. Et cet œil me regarde toujours.

Dans la chambre, assise sur le carrelage de la salle de bain, sur le canapé du salon, sur ma chaise ou devant la porte des toilettes, partout cet œil me suit.

... et qui le regardait dans l'ombre fixement.
Il m’aura fallu moins d’une demi-journée pour me rendre à l’évidence : ce que chat veut, Dieu le veut.

Alors, baissant les armes, je me jette aux pieds de mon marchand de journaux, celui-là même qui déjà me prend pour une future femme adultère doublée d’une potentielle voleuse d’enfant, pour aller quémander un carton de livraison, peu importe lequel, oui ça c’est assez grand c’est parfait, c'est pour emballer mon chat vous comprenez, merci beaucoup.

Je l’installe au même endroit que l’ancien. Y dépose un coton-tige tout neuf, une boulette de papier et même un bonnet en laine polaire que je n’ai jamais porté mais qui fera certainement plaisir à la duchesse.

Une heure plus tard, je monte voir si le nouveau nid est habité.
Il l’est.
Par une délicieuse crotte encore fumante.
Et Saucisse, installée sur mon oreiller, se lèche nonchalamment la patte sans m’accorder le moindre regard.

Publié dans La fois où...

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Céline 25/01/2015 13:58

Qu'est-ce que je ris !

Riff 06/05/2008 18:18

la saaaaloooooooope! remarque je me demande ce que ferais la mienne si je virais son carton qui lui sert de panier dans le salon... quand je pense à tous les accessoires vendus parfois cher pour les chats, alors qu'un bon vieux bout de carton suffit à leur bonheur...
au fait Boo, est-ce que tu connais "Mickael le chat qui danse"? c'est un manga excellent, sur les rapports entre humains et chats, entre chats et chats aussi... un peu difficile à trouver car il n'a pas trouvé son public en france (incompréhensible), mais si jamais tu tombes sur ce titre en brocante ou autre, jette-toi dessus comme la misère sur le pauvre monde, tu ne le regretteras pas!

Sith 02/05/2008 18:24

Rah je me suis aussi fait avoir... je pense qu'elle a voulu te laisser un message... lol

BRIGITTE 02/05/2008 14:58

cette histoire est pleine de suspens,je crois que tu as été manipulé par saucisse,quelle fin diabolique
j'ai adoré !!!

Olga 01/05/2008 22:29

Sacré miss saucisse !

Boo 02/05/2008 13:19


Mlle Figolu : tu serais bien aimable de ne pas rajouter ta couche de culpabilisation, Saucisse le fais très bien toute seule, merci ! :)

Clyne : après ça on me fera pas croire que les chats sont juste des "animaux"...

annick : la puce habitait clairement dans ce carton ! Tu parles, c'était tellement douillet... Un nid à vermine !

Touwity : là je suis bien fixée en effet ;)

Gazelle : tu veux un bout de crotte Gazelle ? :)

MissBrownie : on peut pas dire qu'elle m'ait vraiment laissé le choix en fait...

Lili : ... et compte sur les chats pour ne pas te le rendre !

Loulou : rancunière ? Mais pas du tout voyons  !

Christèle : mais elle a déjà un collier anti-puce en plus ! Remarque, il est ptet un peu vieux, aussi...

Val : on voit que c'est pas chez toi qu'elle exerce sa dictature :)

Tink Again : on l'a déjà écrabouillée trois ou quatre fois dans la nuit, mais elle tient bon l'animal !

Vanessa : exactement ! je suis intimement persuadée que les chats sont une espèce supérieure... On est mal barrés...

Coq : essaierais-tu de me dire que je suis finalement bien lotie ? :) En vrai je suis à la mi-campagne (dans une grande ville mais en périphérie), mais Saucisse n'est pas une chasseuse
d'élite. Elle préfère le sieston sur le coussin :)

Zara : Surtout pas ! Enfin fais ce que tu veux, mais tu es prévenue, c'est risqué :)

Melly : Ben tiens ! Et une boîte de caviar pour le dessert aussi...

Olga : Miss Saucisse est pas peu fière de ces conneries en plus. Des fois quand je la regarde, je vois clairement qu'elle se marre...